Contre un client particulier, un artisan n'a que 2 ans pour agir en paiement d'une facture impayée (article L218-2 du code de la consommation). Et ces 2 ans ne partent pas de la date de la facture : depuis un arrêt de la Cour de cassation du 19 mai 2021, ils courent dès que vous pouviez agir, en pratique dès l'achèvement des travaux. Facturer tard ne repousse donc rien. Contre une entreprise ou une SCI, le délai est de 5 ans. Une simple mise en demeure n'arrête pas le compteur : il faut une reconnaissance de dette du client, une médiation ou une action en justice, comme une injonction de payer.
En résumé
- 2 ans contre un particulier, 5 ans contre un professionnel ou une personne morale (SCI, société, syndicat de copropriétaires).
- Point de départ = fin du chantier, pas date de facture (Cass. 1re civ., 19 mai 2021, n° 20-12.520, affaire de gros œuvre sur une maison).
- La lettre recommandée de mise en demeure n'interrompt pas la prescription : seuls la reconnaissance du client, la demande en justice et les mesures d'exécution l'interrompent ; la médiation la suspend.
- Exemple chiffré : chantier réceptionné le 14 octobre 2025, solde de 4 860 € facturé le 20 février 2026, la créance est prescrite le 14 octobre 2027, et non le 20 février 2028 : 129 jours de moins que ce que croit l'artisan.
- Le contrat ne peut pas allonger ce délai face à un consommateur (article L218-1, règle d'ordre public).
Combien de temps un artisan a-t-il pour réclamer une facture impayée ?
Tout dépend de qui est votre client, pas du montant ni du type de travaux. Le délai de prescription est la durée pendant laquelle vous pouvez saisir le juge pour obtenir le paiement. Une fois écoulé, la créance existe toujours, mais vous ne pouvez plus forcer le client à payer.
| Votre client | Délai pour agir | Texte applicable |
|---|---|---|
| Particulier (propriétaire, locataire, couple) qui fait faire des travaux chez lui | 2 ans | Code de la consommation, art. L218-2 |
| Entreprise, artisan, commerçant, profession libérale (travaux pour son activité) | 5 ans | Code civil, art. 2224 ; code de commerce, art. L110-4 |
| SCI, société, association, syndicat de copropriétaires (personne morale) | 5 ans en principe | Le « consommateur » du code est une personne physique (article liminaire) |
| Maître d'ouvrage public (commune, bailleur social public) | Règles propres aux créances publiques | Hors du champ de cet article |
Le délai de 2 ans s'applique à tous les artisans du bâtiment. La DGCCRF le rappelle dans sa fiche pratique sur les délais de prescription : l'action des professionnels contre les consommateurs est « enfermée dans un délai court de deux ans », qu'il s'agisse de commerçants, d'artisans ou d'autres prestataires de services.
Ce délai ne se négocie pas. L'article L218-1 du code de la consommation interdit au professionnel et au consommateur, même d'un commun accord, de modifier la durée de la prescription ou d'ajouter des causes de suspension ou d'interruption. Une clause de vos conditions générales qui prévoirait « 5 ans pour agir » face à un particulier serait sans effet.
Le cas de la SCI familiale. Beaucoup d'artisans facturent « M. et Mme Martin » alors que la maison appartient à la SCI Martin. Ce n'est pas un détail : la SCI est une personne morale, elle n'est pas un consommateur au sens du code, et le délai applicable change. Facturez le vrai maître d'ouvrage, celui qui a signé le devis, et vérifiez la cohérence avec les mentions obligatoires de votre devis.
À partir de quand court le délai de 2 ans ?
C'est le point que la plupart des artisans ignorent. Pendant des années, la jurisprudence retenait la date d'établissement de la facture. Un artisan qui facturait son solde avec trois mois de retard gagnait trois mois de délai.
Ce n'est plus le cas. Dans son arrêt du 19 mai 2021 (n° 20-12.520), publié au bulletin, la première chambre civile de la Cour de cassation a aligné le point de départ sur la règle générale de l'article 2224 du code civil : le délai court à compter du jour où le professionnel a connu, ou aurait dû connaître, les faits lui permettant d'agir. Et cette date, précise l'arrêt, peut être caractérisée par l'achèvement des travaux ou l'exécution des prestations.
L'affaire est typiquement BTP : des travaux de gros œuvre sur une maison individuelle, avec un procès-verbal de réception signé le 1er août 2013, assorti de deux réserves. C'est la fin du chantier, et non la facture, qui fait partir le délai.
La Cour a aménagé une transition pour les procès engagés sous l'ancienne règle, lorsque l'application immédiate de la nouvelle aurait privé l'entreprise de son accès au juge. Pour tout chantier achevé aujourd'hui, la règle est simple : le compteur démarre à la fin des travaux.
Conséquence pratique : chaque jour entre la fin du chantier et l'envoi de la facture de solde est un jour perdu sur vos 2 ans. Les retards de facturation, fréquents quand le dirigeant facture le soir après le chantier, deviennent un risque juridique, pas seulement un problème de trésorerie.
Exemple chiffré : quand votre facture devient-elle irrécouvrable ?
Prenons un cas DevisTrack type. Un plombier rénove la salle de bains d'un particulier. Les travaux sont réceptionnés le 14 octobre 2025. Le solde, 4 860 € TTC, n'est facturé que le 20 février 2026, soit 129 jours plus tard. Le client conteste une finition et ne paie pas. Voici la date limite pour agir selon ce que fait l'artisan.
| Scénario | Effet juridique | Date limite pour agir |
|---|---|---|
| Ce que croit l'artisan : 2 ans à compter de la facture | Règle abandonnée en 2021 | |
| A. Rien de plus que des relances | Aucun : 2 ans depuis la fin du chantier | 14 octobre 2027 |
| B. Mise en demeure en LRAR le 15 septembre 2027 | Aucun : la mise en demeure n'interrompt pas | 14 octobre 2027 |
| C. Le client verse 1 000 € le 10 janvier 2027 | Reconnaissance de dette : nouveau délai de 2 ans pour les 3 860 € restants | 10 janvier 2029 |
| D. Médiation acceptée par écrit le 1er septembre 2027, terminée le 15 novembre 2027 | Suspension : il restait 43 jours, mais le délai repart pour au moins 6 mois | 15 mai 2028 |
| E. Requête en injonction de payer déposée le 1er octobre 2027 | Interruption ; l'ordonnance doit ensuite être signifiée dans les 6 mois | Procédure en cours |
| Même chantier, client = SCI | Prescription de droit commun | 14 octobre 2030 |
Calcul DevisTrack sur un cas type, dates recalculées. Scénario D : article 2238 du code civil (le délai recommence à courir pour une durée qui ne peut être inférieure à six mois). Scénario E : article 1411 du code de procédure civile (ordonnance non avenue faute de signification dans les six mois).
Trois enseignements. D'abord, l'artisan qui raisonne « 2 ans à partir de ma facture » se croit couvert jusqu'en février 2028 alors que sa créance meurt 129 jours plus tôt. Ensuite, la lettre recommandée qu'il enverrait par réflexe un mois avant l'échéance ne le sauve pas. Enfin, un simple versement partiel du client, même modeste, remet le compteur à zéro : c'est l'argument pour accepter un échéancier plutôt que de laisser la relation se figer.
Le scénario D est le plus contre-intuitif. Face à un particulier, vous devez garantir l'accès gratuit à un médiateur de la consommation (articles L612-1 et suivants du code de la consommation). Le recours au médiateur ne vous fait pas perdre de temps : l'article 2238 suspend la prescription et garantit au moins six mois après la fin de la médiation.
Qu'est-ce qui arrête vraiment le délai de prescription ?
Il faut distinguer deux mécanismes. L'interruption efface le délai déjà couru et fait repartir un nouveau délai de même durée (article 2231 du code civil). La suspension arrête temporairement le compteur sans effacer le temps écoulé (article 2230).
| Ce que vous faites | Effet sur la prescription | Fondement |
|---|---|---|
| Relance par email, SMS, téléphone | Aucun | Non prévu par la loi |
| Mise en demeure par lettre recommandée | Aucun | Rappel de la FFB : elle n'interrompt pas la prescription |
| Le client reconnaît la dette : paiement partiel, demande de délai, écrit reconnaissant le solde | Interruption | Code civil, art. 2240 |
| Demande en justice, même en référé, dont la requête en injonction de payer | Interruption | Code civil, art. 2241 |
| Mesure conservatoire ou acte d'exécution forcée | Interruption | Code civil, art. 2244 |
| Médiation ou conciliation convenue après le litige | Suspension, puis au moins 6 mois | Code civil, art. 2238 |
Pour la reconnaissance de dette, gardez la trace écrite. Un client qui vous écrit « je vous règle le solde en trois fois à partir de janvier » reconnaît devoir la somme. Un accord donné au téléphone ne se prouve pas. Archivez ces échanges dans la fiche client, avec la date.
Si la prescription est acquise et que le client paie quand même, vous gardez l'argent : l'article 2249 du code civil interdit de réclamer le remboursement d'un paiement au seul motif que le délai était expiré. Mais vous ne pouvez plus l'y contraindre.
Comment prouver la date de fin de chantier ?
Puisque tout part de l'achèvement, cette date doit être incontestable. Elle sert deux fois : pour vous, elle fixe le départ des 2 ans ; pour le client, elle déclenche ses garanties. Trois réflexes :
- Faites signer un procès-verbal de réception, même pour un petit chantier. C'est la preuve la plus solide, celle retenue dans l'arrêt de 2021. Notre guide sur le PV de réception, les réserves et le refus du client détaille la marche à suivre.
- Datez précisément la fin des travaux sur la facture. Les règles de facturation imposent déjà d'indiquer la date de réalisation de la prestation lorsqu'elle diffère de la date de facture. Une facture qui dit « travaux achevés le 14 octobre 2025 » vous évite toute discussion.
- Facturez le solde le jour de la réception, ou dans la semaine. Chaque semaine de retard ampute votre délai d'autant, et repousse d'autant l'échéance à partir de laquelle courent vos pénalités de retard.
Les réserves posent une question fréquente : un chantier réceptionné avec réserves est-il « achevé » ? Dans l'affaire jugée en 2021, le PV comportait précisément deux réserves, et c'est bien la fin des travaux qui a été retenue. Ne comptez donc pas sur la levée des réserves pour gagner du temps. Le cas de la retenue de garantie de 5 %, libérée à l'issue d'un délai d'un an, obéit à sa propre logique : suivez-la séparément.
Quel calendrier de relance pour ne jamais atteindre la prescription ?
Bonne nouvelle : le bâtiment fait partie des secteurs qui paient le mieux. Selon le baromètre Altares du premier semestre 2026, le retard moyen dans la construction est d'environ 8 jours, contre 12,3 jours tous secteurs confondus en France. Mais ces moyennes cachent les impayés durs. La Banque de France, dans le rapport 2025 de l'Observatoire des délais de paiement publié le 24 septembre 2026, estime à 13 milliards d'euros la trésorerie qui manque aux TPE et PME du fait des retards de paiement, et note que le retard moyen en France atteignait encore 13,4 jours fin 2025.
Un impayé qui dépasse trois mois ne se résout plus seul. Voici le calendrier que nous recommandons, compté depuis la fin du chantier :
| Échéance | Action | Objectif |
|---|---|---|
| Jour de la réception | PV signé + facture de solde datée | Fixer la date de départ, lancer l'échéance |
| Échéance + 7 jours | Relance courtoise par SMS ou email | Traiter l'oubli |
| Échéance + 30 jours | Mise en demeure écrite, proposition d'échéancier | Obtenir un paiement partiel ou un écrit (reconnaissance) |
| Litige déclaré | Proposition de médiation de la consommation | Résoudre à l'amiable, suspendre le délai |
| Fin du chantier + 6 mois au plus tard | Requête en injonction de payer | Interrompre la prescription avec une marge confortable |
| Fin du chantier + 18 mois | Alerte rouge : dernière fenêtre réaliste | Ne jamais arriver à 24 mois sans action en justice |
Pour la mise en demeure et les relances, reprenez nos modèles de relance en les adaptant à une facture. Et si l'impayé vient d'un client qui conteste des travaux non prévus, vérifiez d'abord que vous aviez un avenant signé pour les travaux supplémentaires : sans écrit, le débat judiciaire porte sur le principe même de la créance.
Le bon réflexe outil. Notez dans votre logiciel, pour chaque facture de solde, la date de fin de chantier et la date « fin + 18 mois ». Un impayé qui atteint cette alerte sans paiement partiel ni action engagée doit partir chez un commissaire de justice ou au tribunal dans la semaine.
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